Le blues de l’hiver

Vous vous promenez dans la forêt. C’est la saison où les arbres ont perdu leurs feuilles. Les branches dénudées ressemblent à de longs bras implorant le ciel. Le ciel gris est blafard et bas. Les jours se sont raccourcis. Il fait froid et humide. On entend les corbeaux qui croassent dans les branches. Tout paraît immobile, sauf une feuille morte retardataire qui se décroche de sa branche et rejoint ses sœurs bruyamment sur le sol. C’est l’un de ces jours où l’on resterait bien emmitouflé sous sa couette à dormir!

La sève est retournée dans les profondeurs des racines. Tout est immobile. Et pourtant la vie continue, imperturbable ! Votre regard tombe par hasard sur un champignon, là, tout près de vos bottes ! On aurait dit qu’il venait tout juste d’apparaître, car vous ne l’aviez pas vu auparavant. Et pourtant il était ici, bien avant vous ! et en prenant conscience de ce champignon, voilà que vous voyez tous les autres alentour. Vous ne les aviez pas vus auparavant. Ils ne sont pas légion, bien sûr, mais suffisamment nombreux pour réaliser que, sans bruit, la vie continue. Sous le tapis de feuilles mortes, la terre s’est réchauffée. L’humidité et la température sont suffisantes pour permettre aux champignons d’éclore. Les feuilles se décomposent lentement pour redonner la vie. Dans le silence de la forêt et le froid de l’hiver, des transformations s’opèrent à l’insu du promeneur. La forêt a besoin de ce froid, de cette humidité, de ce ralentissement pour se régénérer. Sur le sol, les insectes s’activent, chacun de leur coté. Et les feuilles, mortes hier, rejoignent le cycle de la vie, pour créer l’humus, la nouvelle matrice nécessaire à la vie de demain. C’est pendant l’hiver, dans le froid et sous la pluie que la transformation est la plus active. Ce que l’on perçoit presque comme une peinture morte est en fait un paysage qui se régénère.

Tout comme la nature, nous évoluons au gré des cycles. Le cycle des saisons, le cycle circadien, les moments où l’on déborde d’énergie, et les moments où l’on a envie de ne rien faire, les périodes d’enthousiasme, d’actions, et les périodes de ralentissement, de repos. Ces hauts et ces bas nous permettent de vivre, d’apprendre, de comprendre, d’intégrer et au final, de devenir qui nous sommes aujourd’hui, à savoir un être en constante évolution. Accueillons ce mouvement naturel, acceptons ces rythmes qui ressemblent à une grande respiration : l’inspiration qui accueille l’air, le contact avec l’extérieur, l’échange, l’action (le printemps, l’été), puis se succède une phase en suspension où rien ne s’ajoute mais tout se vit, où l’énergie est utilisée (fin de l’été, début de l’automne). Arrive inévitablement l’expiration, le relâchement du CO2, de l’énergie consommée, mais où l’espace est libéré, où l’on se replie (l’automne, le début de l’hiver). Et se succède une phase en suspension où l’on se préserve, l’énergie est minimale, on aime rester dans son nid (hiver, fin de l’hiver), un peu comme une apnée, on se régénère en douceur. Pour pouvoir mieux reprendre son inspiration, construire son énergie, sa motivation, remplir son espace d’air et retourner dans l’action (printemps). Inspiration, expiration, vie à tous les stades, même en hiver. C’est la respiration de la vie tout simplement…